Musique

U2 : le retour en feu d’un groupe qui refuse le silence

today19 février 2026 14

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U2 a créé la surprise en publiant sans annonce Days of Ash, un EP inédit de six titres : cinq chansons engagées et un poème mis en musique. À quelques mois de ses 50 ans, le groupe irlandais signe un retour sombre, tendu, résolument ancré dans l’actualité et présenté comme un projet à part entière, distinct de l’album plus lumineux annoncé pour la fin de l’année 2026.

On savait que U2 préparait un nouvel album pour 2026. On savait aussi que le successeur de Songs of Experience, sorti en 2017, se faisait attendre. Huit ans plus tard, le groupe choisit donc de frapper autrement, avec un format court pensé comme une réponse immédiate au chaos du monde plutôt qu’un simple avant-goût promotionnel.

Ce mercredi des Cendres, le 18 février 2026, à 18 heures précises, Days of Ash — « Jours de cendre » — est apparu sans préavis, comme un geste liturgique autant que politique : un disque de saison sombre, publié le jour même où résonne la formule « Souviens-toi que tu es poussière ». Un format court, donc. Mais une charge lourde.

Un disque bref, mais frontal

Six titres au total — cinq chansons inédites et un poème mis en musique —, avec un ton plus grave que ces dernières années : Days of Ash renoue avec une tension que l’on n’avait plus entendue chez U2 depuis longtemps.

L’ouverture, American Obituary, frappe d’emblée. Inspirée par le meurtre de Renee Nicole Good à Minneapolis, tuée par un agent de l’ICE, la chanson avance sans détour, portée par des guitares abrasives et une rythmique qui évoque l’ère War sans la reproduire. Bono y répète : « Je t’aime plus que la haine aime la guerre. » Une phrase simple, presque nue, qui agit comme un refus obstiné de laisser le langage de la violence s’imposer.

Song of the Future, plus dépouillée, rend hommage à Sarina Esmailzadeh, 16 ans, battue à mort lors des manifestations « Femme, Vie, Liberté » en Iran. Ici, U2 privilégie la retenue : le murmure plutôt que l’emphase, une écriture qui laisse place aux silences et à la fragilité de la voix.

One Life at a Time prend ensuite une ampleur plus cinématographique. Dédiée à Awdah Hathaleen, professeur palestinien et militant non violent tué en 2025 en Cisjordanie, la chanson navigue entre colère contenue et vulnérabilité assumée, avec une mélodie lente et solennelle où chaque note semble peser.

Depuis leur visite à Kiev en 2022, Bono et The Edge ont affiché leur soutien au peuple ukrainien. Yours Eternally, écrite comme une lettre de soldat, est coécrite avec Ed Sheeran et Taras Topolia, musicien ukrainien devenu combattant malgré lui. Un court documentaire accompagnera le titre le 24 février, date du quatrième anniversaire de l’invasion russe.

The Tears of Things, plus méditative, emprunte son titre à un ouvrage du frère franciscain Richard Rohr et interroge la possibilité de rester humain dans une époque marquée par la violence et le désenchantement.

Enfin, Wildpeace referme l’EP. Le poème de Yehuda Amichaï est lu par l’artiste nigériane Adeola sur des nappes d’orgue sombres façonnées avec le producteur Jacknife Lee. Une conclusion tendue, presque oppressante, mais traversée d’un espoir fragile.

Une continuité plus qu’un virage

U2 ne signe pas seulement un coup d’éclat isolé avec Days of Ash. Le groupe renoue avec une manière de faire qui constitue le cœur de son identité depuis plus de quarante ans : transformer les fractures du monde en chansons capables de dépasser l’actualité immédiate.

Dès le début des années 80, U2 laisse l’histoire contaminer sa musique, quitte à heurter ou à diviser. Sunday Bloody Sunday, inspirée du massacre du « Bloody Sunday » en Irlande du Nord, marque un tournant. Ce cri contre la violence en Ulster propulse le groupe sur la scène internationale et installe une constante : chez U2, le politique et le spirituel dialoguent sans cesse.

La suite confirme cette ligne. Pride (In the Name of Love) (1984) rend hommage à Martin Luther King. Bullet the Blue Sky et Mothers of the Disappeared (1987) dénoncent l’ingérence américaine en Amérique centrale et les disparitions forcées sous les dictatures latino-américaines. Walk On (2000) devient un soutien implicite à Aung San Suu Kyi face à la junte birmane. Entre autres…

Chez U2, la chanson dépasse le simple registre intime : elle devient un espace de mémoire, parfois une tribune. Les tournées prolongent ce geste à travers images, prises de parole et engagements publics.

Days of Ash s’inscrit d’ailleurs pleinement dans cette continuité. Là où Sunday Bloody Sunday fixait une plaie encore vive pour une génération marquée par les Troubles, les six titres de l’EP regardent d’autres blessures : violences policières et migratoires, oppression en Iran, répression en Cisjordanie, guerre en Ukraine, fatigue morale d’un monde saturé d’images tragiques.

La différence tient au ton. La rage des années 80 s’exprimait dans une frontalité presque juvénile ; ici, U2 laisse davantage de place au doute, au deuil et à la fragilité. L’engagement n’a pas disparu. Il s’est complexifié.

Un groupe qui refuse le silence

Bono parle de « chansons de défi, de désarroi et de lamentation » et insiste sur le fait que ces titres « ne pouvaient pas attendre ». Le choix d’une sortie un mercredi des Cendres n’est pas anodin pour un groupe imprégné d’imaginaire chrétien : Days of Ash ressemble à une traversée lucide avant un possible renouveau.

Une partie des revenus sera reversée à Amnesty International, au Comité pour la protection des journalistes et au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Si Sunday Bloody Sunday a contribué à installer U2 au sommet, Days of Ash rappelle l’origine de cette ascension : la conviction que les chansons peuvent faire davantage que remplir des stades. Elles peuvent aussi déranger, questionner et faire mémoire.

À l’heure où tant de groupes préfèrent la nostalgie ou le confort d’une pop consensuelle, U2 choisit encore de se confronter au vacarme du monde. Après les cendres, la lumière ? Avec U2, ce n’est pas une formule. C’est une direction.

Et à Sud Essonne la Radio, nous attendons impatiemment la fin de l’année et le nouvel album…

Écrit par: Sud Essonne